Le CEVA réagit à l’avis de l’ANSES sur la teneur maximale en cadmium dans les algues alimentaires.

Dans son avis publié le 21 juillet 2020, l’ANSES recommande de limiter la concentration en cadmium dans les algues à 0.35 mg/kg de matière sèche afin de permettre que la population consommatrice d’algues ne dépasse pas la Dose Journalière Tolérable (DJT) du cadmium dans 95% des cas.

Nous revenons ici sur le contexte de cet avis, fondé sur le principe de précaution, mais basé sur des jeux de données encore insuffisants, et qui mériterait d’être modulé en fonction des algues et de leurs modalités de consommation réelles dans le cadre d’une alimentation diversifiée.

 

La question du cadmium dans l’alimentation

Le cadmium, substance omniprésente dans notre environnement, peut entraîner des risques pour la santé de l’Homme, en cas d’exposition prolongée ou aiguë à de fortes doses. La source principale d’exposition au cadmium est l’alimentation (solide ou eau de boisson) et le tabac pour les fumeurs. En fonction des pays, les contributeurs majeurs en cadmium dans notre alimentation peuvent être l’eau, le riz, les céréales et même la pomme de terre en France, ou les poissons.

La Valeur Toxicologique de Référence (VTR), révisée en 2019, est une Dose Journalière Tolérable (DJT) par voie orale fixée à 0,35 microgramme de cadmium par kilogramme de poids corporel par jour. L’ANSES signalait dans son avis de 2011 des dépassements possibles de la DJT pour certaines populations pouvant entraîner un risque sanitaire et recommandait donc de réduire l’exposition alimentaire.

Des politiques de réduction ont été mises en place depuis des décennies à l’échelle européenne et certaines recommandations ont été émises ces dernières années pour limiter l’exposition de la population comme la maîtrise de l’apport en cadmium des activités agricoles (notamment dans les engrais minéraux phosphatés) afin de limiter les transferts via les racines des végétaux puis dans la chaîne alimentaire.

 

Et dans les algues ?

Dernièrement l’ANSES a évalué le risque de l’exposition au cadmium de la population française via les algues alimentaires, sur la base des données d’analyse disponibles. Une approche probabiliste a été développée, en évaluant la contribution des algues par rapport aux autres sources d’exposition au cadmium pré-existantes. Par conséquent, les algues, nouvellement intégrées dans notre régime occidental apparaissent comme un contributeur supplémentaire quand les DJT peuvent déjà être dépassées par ailleurs. L’ANSES conclut donc que les seuils en cadmium dans les algues devraient être les plus bas possibles et ne pas dépasser 0,35 mg/kg sec, quels que soit l’espèce de l’algue et ses modes de consommation.

 

L’avis du CEVA

Pour le CEVA, il semble pourtant important de souligner que les algues ne sont qu’un contributeur parmi d’autres en ce qui concerne les métaux lourds de notre alimentation. Le problème vient ici surtout du fait qu’elles sont évaluées après tous les autres aliments !

Par ailleurs, la présence de cadmium est très dépendante des espèces considérées. Ainsi, même pour des algues récoltées dans des zones qualifiées de très bon état écologique, chimique et sanitaire selon les différentes directives européennes, certaines espèces vont spécifiquement contenir plus de cadmium que d’autres et dépasser naturellement la recommandation actuelle du Conseil Supérieur d’ Hygiène Publique de France de 0,5 mg/kg sec (et a fortiori la recommandation de l’ANSES  de 0,35 mg/kg sec). Dans ces mêmes zones jugées de très bonne qualité sont d’ailleurs élevées des huîtres et des moules pour lesquelles des seuils plus élevés sont autorisés. Aussi, la problématique dans ce cas n’est pas liée à un environnement dégradé mais à une chélation privilégiée de certains métaux lourds par l’algue. C’est ce qui a conduit certains pays comme la Corée à adapter leurs seuils en fonction des espèces considérées (notamment pour le nori et le wakame qui sont fortement représentés dans les analyses sur lesquelles l’avis de l’ANSES de 2020 est basé).

Ensuite, la consommation d’algues en Europe, si elle se développe rapidement, reste émergente. A titre d’exemple, les données de l’étude INCA3 prises en compte par l’ANSES pour fixer le seuil sont basées sur une consommation moyenne d’algues non transformées (type salade d’algues) de 6g sec/jour chez les consommateurs d’algues. Cette consommation, par ailleurs équivalente à la consommation traditionnelle des populations japonaises ou coréennes, ne concernait que 14 personnes sur les 4114 personnes questionnées dans l’étude.

Rappelons aussi que les algues font actuellement l’objet à l’échelle européenne d’une recommandation de surveillance pour leurs teneurs en contaminants. Il serait souhaitable de compléter ces données par des enquêtes de consommation afin de connaitre avec plus de précision les niveaux, fréquences et types de consommation d’algues. Très récemment, de nouveaux outils ont été développés et il est par exemple  devenu possible d’enregistrer sa consommation en algues dans l’étude NutriNet Santé.  La précision de l’information sur chaque espèce d’algue consommée assortie du niveau d’ingestion et de sa teneur en cadmium permettra d’évaluer avec précision le niveau d’exposition. Les experts de l’ANSES ont d’ailleurs eux-mêmes considéré que la faiblesse du jeu de données de consommation (issue de l’étude INCA3) ne permettait pas d’établir des recommandations de consommation selon le type d’algues et de modes de consommation et recommandent eux aussi la mise en œuvre d’une telle enquête.

 

En conclusion

Souhaitons que ces éléments d’information à venir permettent d’affiner les recommandations en regard des niveaux d’exposition et des espèces d’algues considérées. Elles doivent permettre au régulateur de protéger les consommateurs sans constituer un frein au développement de la filière algues.

En effet, ce seuil recommandé de 0,35 mg/kg sec reviendrait, de fait, à interdire la consommation de certaines espèces (locales comme importées) même lorsqu’elles sont consommées traditionnellement en Asie depuis des siècles et que leurs intérêts nutritionnels sont largement reconnus.

Cette position nous paraît également discriminatoire, au regard d’autres aliments (céréales, légumineuses, tubercules, légumes tiges ou à feuilles, champignons, poissons, coquillages, crustacés, …) pour lesquels des seuils plus élevés sont aujourd’hui autorisés.

 

Références :

ANSES (2011). Avis de l’Anses relatif à la révision des teneurs maximales en cadmium des denrées alimentaires destinées à l’homme. (saisine n°2011-SA-0194).

ANSES (2019). Avis et rapports de l’Anses relatifs à l’exposition au cadmium (CAS n°7440-43-9) – Propositions de valeurs toxicologiques de référence (VTR) par ingestion, de valeurs sanitaires repères dans les milieux biologiques (sang, urine, …) et de niveaux en cadmium dans les matières fertilisantes et supports de culture permettant de maîtriser la pollution des sols agricoles et la contamination des productions végétales.

ANSES (2020). Avis de l’Anses relatif à la teneur maximale en cadmium pour les algues destinées à l’alimentation humaine.

CSHP. (1997). « Avis du Conseil Supérieur d’Hygiène Publique émis lors des séances du 14 juin1988, du 13 décembre 1988, du 9 janvier 1990 et du 14 octobre 1997 publié dans le Bulletin Officiel du Ministère de la Santé (n°90/45, p. 103), B.I.D n°2/98-030 et BID n° 4/99-079. » Bulletin Officiel du Ministère de la Santé n°90/45 (B.I.D n°2/98-030):103.

EFSA (2012). Cadmium dietary exposure in the European population. EFSA Journal 2012;10(1):2551.